ON M'A APPRIS À VIOLER

 

La déferlante de témoignages qui a suivi l’affaire Weinstein a montré que le harcèlement et les agressions sexuelles ne sont pas des faits divers isolés : ce sont de véritables phénomènes de société. Pas une seule femme au monde ne peut se targuer de n’avoir jamais vécu, de près ou de loin, une situation d’agression ou de harcèlement. Nous pouvons décemment nous demander pourquoi nous en sommes encore là en 2017. La réponse tient en trois mots : culture du viol.



L’omniprésence de la culture du viol


Remettons d’abord les choses en contexte : en 2016, une étude conduite par l’institut TNS dans 28 pays de l’Union Européenne a révélé que pour 27% des sondés, un viol est jugé « acceptable » dans certaines circonstances (en fonction des vêtements que porte la victime, son attitude, son état d’ivresse…). Les résultats de cette enquête illustrent parfaitement ce qu’est la culture du viol, que l’on peut définir comme un environnement social et médiatique dans lequel les violences sexuelles trouvent des justifications et sont banalisées (voire acceptées). C’est dire « elle l’a bien cherché » parce qu’elle a laissé entrer cet ami qui a insisté pour boire un dernier verre.


Notre société est baignée d’éléments appartenant à la culture du viol. Prenons l’exemple du slut-shaming, pratiqué à la fois par les hommes et par les femmes, et qui est très bien expliqué dans cet article (point n°5). Le viol est un thème récurrent dans le porno, mais ce n’est rien comparé aux multiples références que l’on trouve dans la pop culture. Combien de films mettant en scène un personnage principal féminin sont construits sur le schéma « Rape and Revenge » (viol et vengeance) ? L’histoire est toujours la même : l’héroïne commence par être agressée/violée/torturée, puis elle se reconstruit et prépare les représailles, et se venge enfin de ses tortionnaires. Citons pêle-mêle Kill Bill 1, Veronica Mars ou Jessica Jones.

A première vue, on pourrait arguer qu’il ne s’agit que de fiction. Cela ne poserait effectivement pas de problème s’il n’existait pas une zone grise autour du viol dans la réalité, et ce pour plusieurs raisons :


-       Le viol n’est pas toujours reconnu comme tel (dans les cas de viols conjugaux, par exemple),

-       La parole de la victime est régulièrement remise en question,

-       Le viol n’est pas condamné unanimement.


Ce dernier point est particulièrement éclairant pour comprendre pourquoi ce flou persiste. Si le meurtre est puni dans toutes les sociétés, il n’en est pas de même pour le viol. Après tout, plaquer une fille contre un mur est viril, et rien n’est plus excitant pour le mâle alpha que de la voir céder sous son « charme ». Cette pratique a d’ailleurs un nom au Japon : le kabe don.

Le problème majeur réside donc dans l’érotisation du viol comme manifestation ultime de la virilité. Dans ce contexte, force est de constater que tout est fait pour que les hommes ne comprennent pas le consentement sexuel.


Pourquoi les hommes sont conditionnés à ne pas comprendre le consentement sexuel


La culture du viol crée et maintient des mécanismes qui incitent les hommes à ne pas prendre en compte le consentement des femmes. En voici quelques illustrations :


Imposer son désir aux femmes les fait tomber amoureuses :


Cette affirmation fait froid dans le dos, et pourtant c’est un motif récurrent dans les films de notre enfance. Le héros agresse une jeune femme et elle tombe amoureuse de lui, comme par magie. Dans Goldfinger (1964), James Bond viole Pussy Galore dans une étable, ce qui la conduit à abandonner sa vie criminelle et à se rallier à son camp. Dans Le masque de Zorro (1998), une femme essaye de tuer Antonio Banderas, il se défend en déchirant ses vêtements avec son épée et en l’embrassant. Conséquence : ils tombent amoureux. Dans Ratatouille (2007), quand Alfredo embrasse Colette de force, elle tente de répliquer avec une bombe lacrymogène avant de se rendre compte qu’elle adore ça. Dans ce schéma de relation, les hommes sont des prédateurs et les femmes sont des proies. Les expressions de peur et de rejet — y compris la défense physique — sont un jeu de dupes qu’il faut faire voler en éclats.


 Les femmes aiment être conquises et font semblant d’être inaccessibles :


Dans la lignée du point précédent, le héros est précisément un héros parce qu’il voit à travers cette mascarade, et sait exactement comment briser les barrières féminines. Le motif de la séduction comme conquête fait florès dans la fiction depuis des temps immémoriaux. Pour simplifier, l’homme tente de séduire la femme, celle-ci se défend (verbalement ou physiquement), l’homme démontre sa supériorité, la femme reconnaît sa valeur en tant que partenaire et cède volontairement. A aucun moment le désir (ou le non-désir) de la femme n’est pris en compte.


Demander la permission est un signe de faiblesse :


« Il n’y a rien de moins sexy qu’un mec qui demande s’il peut t’embrasser ». Cette citation est extraite d’un épisode de New Girl. Ce que le personnage veut dire par là, c’est qu’il est attendu d’un homme qu’il ait une intelligence émotionnelle suffisamment développée pour interpréter les signaux que la femme lui envoie. Malheureusement, certains croient voir des signaux qui n’existent que dans leur tête. Pire encore, ils pensent savoir mieux que vous ce que vous ressentez.


Les agressions sexuelles sont commises par des inconnus dans une rue sombre :


Évidemment - et heureusement, la plupart des hommes diront qu’un viol est un crime atroce. Mais si on leur demande de décrire une scène de viol, ils imagineront probablement un individu cagoulé dans une ruelle qui abuse d’une inconnue sous la menace de violences. C’est effectivement l’image la plus répandue dans l’inconscient collectif. Ils ne vous parleront pas de ce pote qui fait boire les filles en soirée pour coucher avec elles, ou de ce collègue un peu trop tactile avec les stagiaires. Est-il nécessaire de rappeler que 83% des femmes victimes de viol ou de tentatives de viol connaissent leur agresseur ?


Les femmes rêvent secrètement de se faire violer :


Bien que peu de femmes osent l’avouer, le viol est aussi un fantasme féminin. Cela s’explique sans doute par la négation, voire la condamnation du désir féminin dans les représentations traditionnelles de genre. Le fantasme du viol reposerait donc sur l’absence de responsabilité – « ce n’est pas ma faute », l’usage de la force n’étant qu’un moyen pour la femme de se déculpabiliser du plaisir éprouvé. Ce qui ne signifie pas qu’elle souhaite vraiment se faire violer (cela paraît évident mais c’est toujours utile de le préciser).

Après avoir fait un tour d’horizon des mécanismes qui incitent les hommes à ne pas tenir compte du consentement féminin, rappelons qu’expliquer quelque chose ne revient pas à l’excuser. Nous sommes tou.t.e.s conditionné.e.s par notre environnement et notre éducation, mais nous avons la possibilité de nous en extraire, si tant est que nous en ayons la volonté.


La culture du viol nuit aussi aux hommes :


Les hommes sont aussi victimes de cette culture du viol : pour tous les personnages féminins qui subissent des violences sexuelles, un ou plusieurs hommes sont dépeints comme des animaux incapables de contrôler leurs pulsions. À chaque fois que le slut-shaming est utilisé contre les femmes, cela sous-entend que les hommes sont dépourvus de civilité, et qu’ils sont obligés par nature d’agresser une femme qui marche seule la nuit en mini-jupe et en talons. Sous-entendre qu’une femme a « envoyé des signaux contradictoires » pour justifier un viol, c’est insulter les hommes en insinuant qu’ils sont incapables de discernement.


Forte de ce constat, une Américaine a posté sur Facebook une photo de son chien, avec la légende suivante : « Pour ceux qui disent que les femmes sont violées à cause de la façon dont elles s’habillent, voici mon chien. Sa nourriture préférée, c'est le steak. Il a les yeux rivés sur mon assiette. Mais il ne s’en approchera pas parce que je lui ai dit non. Si un chien se comporte mieux que vous, vous allez devoir réévaluer votre vie ». CQFD.


Comment lutter contre la culture du viol ?


Le meilleur moyen de lutter contre la culture du viol, c’est de prendre conscience de ses mécanismes pour repérer les comportements déviants ou dangereux. Ce n’est pas qu’un combat de femmes : les hommes ont un rôle essentiel à jouer. Ils doivent être sensibilisés aux problèmes que rencontrent les femmes au quotidien et inclus dans les débats. Au Salon des Dames, nous sommes convaincues qu’il est illusoire et néfaste de construire un modèle de société qui exclut la moitié de la population. Alors, partagez vos convictions avec les hommes de votre entourage, discutez, débattez ! Et on pourra tout changer. Ensemble.


Sources :

http://www.lci.fr/societe/agressee-sexuellement-elle-explique-la-culture-du-viol-avec-un-steak-et-son-chien-2060331.html

http://www.francetvinfo.fr/societe/droits-des-femmes/le-viol-juge-acceptable-a-certaines-conditions-pour-27-des-europeens-selon-un-sondage_1946553.html

https://abompard.wordpress.com/2017/02/13/7-raisons-pour-lesquelles-tant-dhommes-ne-comprennent-pas-le-consentement-sexuel/

http://www.madmoizelle.com/je-veux-comprendre-culture-du-viol-123377  



Par Marie-Lou Dulac

Si vous avez aimé cet article, inscrivez-vous à notre newsletter