LA VILLE : UN ESPACE RÉSERVÉ AUX HOMMES


Asseyez-vous sur un banc et regardez les passants dans la rue. En apparence, hommes et femmes battent le pavé à part égale. Regardez les bancs autour de vous : ils sont probablement occupés en majorité par des hommes. Attendez que la nuit tombe enfin, et la ville change encore de visage. Les femmes seules dans la rue se font rares, et plus rares encore dans les petites rues, les jardins publics, ou les grandes places délaissées.


C’est un fait de plus en plus étudié ces dernières années : les femmes circulent dans la ville plus qu’elles n’y stationnent. Il faut dire que traditionnellement, la rue est le domaine de l’homme, et le foyer celui de la femme. Pendant longtemps, les seules femmes à occuper la rue la nuit tombée furent les prostituées. Une ancienne division des espaces et des rôles qui a laissé des marques encore visibles dans notre société… et dans nos villes.


Chercheur en géographie au CNRS de Bordeaux, Yves Raibaud travaille depuis plusieurs années sur la répartition de l’espace urbain en fonction du genre. Son constat est sans appel : « Les femmes ont intégré dès leur plus jeune âge qu’elles sont en danger dans la rue ». Il ressort de ses études que les femmes ne stationnent pas, pour ne pas être prises pour des prostituées, mais restent en mouvement, ni trop vite (ce qui signifierait la peur) ni trop lentement (pour ne pas faire penser qu’elles cherchent l’aventure).


Ville : espace construit par des hommes… pour des hommes


Si les femmes occupent différemment la ville, ce n’est pas seulement à cause de leurs habitudes ou de leurs stratégies pour éviter tout danger potentiel. La multiplication des gender studies ces dernières années dans le domaine de l’urbanisme a en effet mis au jour une évidence : la ville est un espace genré. Un phénomène particulièrement visible dans les espaces urbains dédiés aux loisirs.


Dans sa thèse « Mixité, égalité, et genre dans les espaces du loisir des jeunes », la géographe Edith Maruéjouls s’est particulièrement intéressée à ce sujet. Pour elle, la division de la ville en espaces genrés est aussi lié à des choix budgétaires. Environ 75% du budget consacré aux espaces de loisirs est en effet dédiés à des espaces de loisirs « masculins », comme des skate-parks, ou des terrains de foot. Il est évident que ces espaces ne sont pas réservés aux hommes, mais ils sont, dans les faits, très majoritairement occupés par ces derniers. On observe une disparition des filles des loisirs après l’âge de 12 ans. La faute à des stéréotypes qui subsistent encore, certes, mais aussi à la compétition qui sépare filles et garçons.


Pour mettre fin à ces inégalités dans l’occupation de l’espace urbains, un certain nombre de solutions existent. Concernant les loisirs, Yves Raibaud invite à se demander comment déconstruire le modèle actuel. Certaines activités sont plus spontanément mixtes (musique, théâtre), d’autres basées sur la séparation des sexes (football, rugby). Rien n’empêche les éducateurs d’inverser les codes, si les politiques de développement urbain leur en donne les moyens.


Reste que la ville est un espace majoritairement pensé par les hommes. L’architecture et l’urbanisme se sont progressivement féminisés, mais ont longtemps été un domaine d’hommes blancs, issus des classes moyennes supérieures. Une sociologie qui se ressent dans les villes d’aujourd’hui, qui répondent mal au sentiment d’insécurité que peuvent ressentir les femmes dans certaines situations. Exemple : les espaces verts qui se transforment en espace noirs pour les femmes la nuit. Ils font partie des endroits mal éclairés, et peu fréquentés qu’elles cherchent à éviter, quitte à développer des stratégies pour y arriver s’ils se situent sur leur itinéraire. 

Se réapproprier la ville


Pour lutter contre la désertion des femmes dans l’espace urbain, la résistance s’organise. En 2014 à Paris, le collectif #stopharcelementderue avait organisé une « zone anti-relou » près de la place de la Bastille. Depuis, des féministes ont eu l’idée d’organiser des « marches exploratoires » dans certaines villes. Le principe est simple : observer et analyser avec un petit groupe d’habitantes du quartier pourquoi certains endroits se sont transformés en repoussoir et formuler ensuite un véritable diagnostic.


D’autres initiatives ont vu le jour partout dans le monde pour diminuer le sentiment d’insécurité des femmes dans la ville, et féminiser cette dernière. A Londres, un service de taxis roses propose des véhicules uniquement conduits par des femmes pour raccompagner chez elles les noctambules. A Montréal, les bus de nuit ont l’autorisation de s’arrêter entre deux arrêts pour que les femmes aient moins de chemin à faire pour rentrer. A Bordeaux, l’éclairage public a été modifié au bord d’un chemin sous un pont, déserté par les femmes la nuit. Autant de petits gestes qui améliorent la mixité des villes d’hier, pour en faire des villes d’aujourd’hui. 



Par Victoire Pirot 

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