PHÈDRE, NI PUTE, NI SOUMISE !


Phèdre dérange parce qu'elle incarne un autre visage des femmes


Résumons : Phèdre, c’est le mythe d’une femme amoureuse qui refuse de se taire. Si elle s’était tue, la tragédie n’aurait pas eu lieu. L’insupportable de cet amour, c’est qu’il veut se dire. Phèdre tombe amoureuse du fils (Hippolyte) de son mari (Thésée). Comme ça, ça paraît un peu glauque (inceste!). Alors qu’en réalité elle est plus proche génétiquement de Thésée avec qui elle partage le même grand-père. Et puis, il faut savoir que Phèdre n’a pas choisi de se marier avec Thésée, elle tombe donc simplement amoureuse d’un autre homme que celui qui lui est destiné ! Et ça, vous le devinez, ça en angoisse plus d’un…du coup, la pauvre voit sa passion amoureuse transformée en délire bipolaire. Quant à elle ? Eh bien, elle apparaît au choix sous les traits d’une sorcière hystérique ou d’un diable obscène. Au mieux, elle évoquera un taureau des mers qui crache du feu. À la fin tout le monde se tue face à cette aporie : une femme qui met en danger la mécanique sociale ne peut survivre au Vè acte.


L’interdiction de l’inceste, c’est un truc commun à toutes les époques. Pourquoi ? Car cela empêcherait à la femme de jouer son rôle de marchandise. Ben oui, on aurait pu y penser ! En gros, l’interdiction de l’inceste, permet de faire entrer les femmes dans un circuit de distribution économique qui vise à l’ouverture des communautés. Parce que l’inceste est un interdit universel, les communautés s’ouvrent aux autres selon un système fondé sur la réciprocité (Françoise Héritier). C’est parce que le frère « se prive » de sa sœur qu’il est obligé d’aller chercher la sœur d’un autre frère. C’est donc sur ce système que s’érigent les sociétés et donc du coup le pouvoir masculin.

Mais le problème avec Phèdre, c’est que sa passion court-circuite le système de pouvoir institué pour et par les hommes dans la Cité. En aimant le fils du roi d’Athènes, elle engendre la destitution symbolique du souverain. Elle met en danger les assises sur lesquelles repose le pouvoir masculin et révèle un pouvoir féminin.

La culture occidentale a toujours classé les femmes selon deux catégories opposés : la femme ange, vierge et pure, et la femme satanique, putain et sorcière. Une femme ne pouvait ressentir du désir charnel sans basculer dans la catégorie des femmes sataniques.


Phèdre c’est la fille de Minos et de Pasiphaé, d’un père juge des enfers et d’une mère fille du Soleil. Cette « contradiction d’essence », pour reprendre Barthes, confère au personnage deux visages contraires. L’horreur de sa passion viendrait des profondeurs (Minos avec son enfer) et ferait de Phèdre une femme satanique et donc hystérique, mais en même temps l’influence solaire des gènes maternels la pousserait à avouer sa faute et la mettre en pleine lumière. Phèdre serait alors dans ce cas-ci plutôt du côté de la femme pure. C’est ce qui fait dire à Racine que « Phèdre n’est ni tout à fait coupable ni tout à fait innocente ».

Elle incarne en fait la double postulation simultanée de deux visages que la société met dos à dos et introduit dès lors une dynamique entre ces deux représentations.

Mais elle ne parvient pas à les dépasser. Le mythe refuse de bousculer les lignes de partage du féminin et dénature Phèdre jusqu’à la transfigurer en monstre marin et la tuer. Cette femme qui ne colle pas aux représentations du féminin dans la Cité ne peut survivre.

Le mythe a d’ailleurs beau s’actualiser, Phèdre meurt toujours, même sous la plume de Sarah Kane. L’immortalisation du mythe de Phèdre sur les lèvres des auteurs est donc bien là pour signaler avant tout l’enracinement d’un autre mythe, encore impossible à dépasser, celui de la Femme.


Si vous avez aimé cet article, inscrivez-vous à notre newsletter